A N N E X E 
( hors sujet  ? ...)

KURMA mai 2010           Réponse à la Grenouille Mandeika       


S’il n’y avait que moi, notre nouvelle Caravelle n’avancerait pas bien vite. Mais on connaît bien ma lenteur naturelle et ma capacité souvent involontaire à faire durer certains silences ; et on connaît bien aussi les vertus du silence dans notre monde tumultueux. Je ne chercherai pas d’excuses et m’attellerai sans lus tarder à la tâche de donner suite à ton étonnante déclaration qui commence et fini par la même exhortation : « HOMMES , SOYEZ TRANSHUMAINS ». Voilà donc une prise de position ferme qui paraît déterminée et pour le moins impérative.

Mais , tu me connais et si l’impératif a souvent suscité en moi des réflexes d’obéissance remarquables et parfois salutaires, explicables sans doute par l’efficacité et la nécessité de certains dressages et conditionnements auxquels je n’ai pas pu me soustraire, dans mon jeune âge, il aurait tendance, dans mon âge plus mûr, à éveiller le doute voire la méfiance . Quoi qu’il en soit, il n’éteint pas chez moi , loin de là, la curiosité et le désir de comprendre. Tu auras donc droit à un certain nombre de questions très précises que je garde pour la fin de mon exposé.

Pour l’instant revenons au corps de ton texte qui nous offre de discuter de trois grandes idées de Nietzsche, à savoir, la primauté de la vie, la volonté de puissance et la sagesse dionysiaque. Je ne chercherai pas à me poser en défenseur de ce prodigieux penseur ; je n’en ai pas les capacités ni le talents. Je me contenterai de te dire ce que je pense de tes observations, sans chercher à apparaître comme un apologiste du personnage dont je ne maîtrise pas toujours, d’ailleurs, le fond de la pensée.

A mon avis ta compréhension du concept de « surhomme » qu’il utilise à maintes occasions, demanderait à être quelque peu nuancée. Je crois qu’il est tout à fait erroné de penser qu’il présente le « surhomme » comme un être exceptionnel dont la seule préoccupation serait de « dominer les êtres de troupeau ». En supposant, ce qui est vraisemblable, qu’il place dans la première catégorie des personnages tels que Socrate, Montaigne, Spinoza ou Schopenhauer, ceux-ci me m’ont jamais fait penser à des êtres avides de dominer leur prochain fussent-ils des « êtres de troupeaux ». Qu’ils aient cherché à se dominer eux-mêmes cela ne fait aucun doute. Il s’agit là d’une volonté de pouvoir tout à fait acceptable et politiquement correcte, je suppose. S’il n’a jamais décrit très explicitement ce « surhomme », il a donné une fort bonne idée du « surhumain » ; et de nombreux quidams que tu croises dans la rue ont des qualités qui relève de ce concept, si l’on en croit le passage suivant :

« Que l’on songe aux institutions et aux coutumes qui ont fait de l’abandon fougueux d’un moment une fidélité éternelle, du plaisir de la colère l’éternelle vengeance, du désespoir le deuil éternel, de la parole soudaine et unique l’éternel engagement. Chaque fois par de telles transformations, beaucoup d’hypocrisie et de mensonge s’est introduit dans le monde : chaque fois aussi et à ce prix seulement, un nouveau concept surhumain qui élève l’homme »

Ce n’est pas le seul domaine dans lequel les écrits de Nietzsche ont fait l’objet d’une lecture inappropriée. Ces contempteurs en effet, dénoncent parfois avec véhémence son attitude favorable au surhomme. Il s’est pourtant contenté de dire que l’homme actuel n’est qu’un pont entre le singe et le surhomme. Et qui, il y a plus de dix milles ans aurait pu décrire avec précision ce que serait le « sursinge » ? Quel esprit aurait ainsi inventé l’homme ?

Cependant si ses détracteurs dénoncent sa promotion supposée du surhomme, ils ignorent superbement, à l’opposé, les peintures très réalistes qu’il fait du « dernier homme » et de sa médiocrité. Chacun peut surprendre ce dernier, avachi par exemple, pendant des heures, devant son petit écran, déblatérant des sornettes sur la place du marché ou au bistro du coin, plein d’assurance et de superbe, heureux et satisfait de sa médiocrité. Quoi qu’il en soit, je suis heureux, pour ma part de voir que tu acceptes sans l’égratigner outre mesure le concept de « volonté de puissance » comme un « instinct commun à tous les êtres vivants ». Et en effet, elle n’est que la manifestation et la caractéristique essentielle de la Vie.

Pour ce qui est de la « primauté de la vie » qui pourrait s’opposer à ce que tout être vivant sain devrait considérer comme un véritable « mot d’ordre » ? Effectivement il semble que les seules situations dans lesquelles notre penseur utilise le NON sont celles qui s’opposent à la vie, la discrédite en provoquant sa décadence et sa dégénérescence. Mais s’il rencontre de telles situations chez les théologiens et dans bon nombre de religions qu’il réfute souvent en leur reprochant leur nihilisme, ils les trouvent aussi dans certaines formes de rationalisme exacerbé. Sur ce sujet, il est opportun me semble-t-il de revenir à belle image de l’arbre de l’humanité en insistant toutefois sur fait que l’ « l’arbre de la connaissance » n’est pas « à l’arbre de la Vie ».

Par ailleurs la raison n’est pas le seul outil disponible pour accéder à la connaissance. Et il faut également souligner les dangers que présentent un exercice effréné et exclusif de la raison au service de la connaissance. Et le même Nietzsche nous prévient ici :

« Oui, nous haïssons la barbarie, nous préférons tous la destruction de l’humanité à la régression de la connaissance ! Et en fin de compte: si l’humanité ne périt pas à cause d’une passion, elle périra à cause d’une faiblesse: que préfère-t-on? C’est la question essentielle. Lui souhaitons-nous de finir dans le feu et la lumière, ou dans le sable? » 

Quelle horrible alternative ! Mais nous sommes prévenus ; alors cessons de nous comporter comme des enfants espiègles et mal élevés : donnons vraiment priorité à la Vie et soyons prêts à dénoncer tout ce qui entrave la conservation et le développement de la vie, et ceci dans tous les domaines : que ce soit celui de la religion, de la raison de la philosophie ou bien encore celui de la morale. Le problème de la « vérité » sur lequel nous nous sommes tant penchés dans nos précédents débats animaliers aurait ici encore sa place. Pour faire le savant et citer Rousseau je rappellerai sa devise : « vitam impendere vero » ; faut-il vraiment sacrifier sa vie à la vérité ? Sans doute ! Mais à la VIE, avec un grand V, il vaut mieux d’après moi, sacrifier la vérité. 

Et puis tu relèves le penchant de Nietzsche vers la sagesse dionysiaque. Je ne suis pas d’accord avec toi, ici non plus, lors que tu dis : « Ce dionysisme conduit Nietzsche à privilégier les forces instinctives, les pulsions de l’inconscient, à dire NON aux interdits qui veulent imposer à l’homme, la raison logique, les religions, l’ordre social. ». Tu exagères un tantinet. Un seul exemple pris dans un domaine qu’il affectionne : la morale. Lui qui prône l’immoralisme, n’hésite pas à rappeler qu’il faut «éviter et combattre de nombreuses actions dites immorales … et qu’il faut accomplir et encourager de nombreuses actions dites morales. » (AUR-103) 

Indépendamment du fait qu’il a toujours associé le dionysiaque et l’appolinien, il les a relié dans une dynamique particulière qu’il faut bien déchiffrer. Il s’agit, en somme, d’une espèce de métamorphose de la volonté du monstrueux, de la démence, de l’incertain et du chaos, en une volonté de la mesure, de la mise en ordre selon la règle et le concept. Ce préalable posé, il est nécessaire de comprendre que Dionysos est effectivement, pour lui, le symbole de tous les interdits dont tu parles, de tout le côté nié de l’existence qui est donc, non seulement nécessaire, mais désirable. Il s’agit de surmonter tout cela et non pas de l’ignorer superbement de le reléguer à une place où il disparait de notre vue comme s’il ne nous concernait plus : cela concerne l’autre, le méchant, le diable. Tout est nécessaire et Nietzche ne dit NON à rien, d’où cette formule qui est l’une de ses préféré : AMOR FATI. Mais c’est une autre question ! 

Et pour finir , voici , comme je l’ai annoncé dans mon introduction, quelques questions destinées à m’aider à comprendre ce que tu entends par « transhumanisme ». En bon internaute que j’essaie d’être, je me suis adressé à WIKIPEDIA pour avoir une première idée de ce nouvel « isme » qui semble te tenir à cœur. J’ai cru découvrir ainsi trois directions correspondant à trois tendance qu’offrirait cette nouvelle école de penser. 

En 1999, l’Association transhumaniste mondiale, a publié la « Déclaration transhumaniste » que certains adeptes semblent considérer comme leur bible, ou du moins le point départ de leur réflexion. Puis je découvre l’apologie du grand FM-2030. Philosophe transhumaniste que d’aucuns regardent comme le « grand nostalgique du futur ». Enfin, je retrouve – car je le connaissait déjà – le « Rapport de 2002 » de la très américaine « National Science Foundation » ; ce dernier décrit toute la confiance qu’il apporte aux technologie nouvelles, les fameuses B.N.I.C. ( Biotechnologie, nanotechnologie, information technologie, connaissance ). Il faut souligner tout l’intérêt que le Ministère du Commerce et celui de la Défense américains, portent à ces réflexions et aux premières conséquences qui en sont tirées. 

Dis moi, s’il te plait, Chère Mandeika, ou se situe le Transhumanisne dont tu parles avec véhémence. Mon esprit est certes fatigué mais il est toujours désireux de comprendre. 

Et je signerai par ces trois vers de Byron : 

“Sorrow is knowledge, those that know the most 

must mourn the deepest, 

the tree of knowledge is not the tree of life.”