J’ai lu
avec le plus grand intérêt ton premier exposé sur notre Caravelle DEUX, lancée
en ce début d’année 2010.
Je
t’avoue que je l’ai lu plusieurs fois et que je l’ai longuement « ruminé ».
Ensuite, je ne savais plus par où commencer et j’étais dans l’embarras. Le
temps a passé et me voilà prêt à me jeter à l’eau, bien que je sois très
peu marine comme tu le sais. La première chose qui m’a frappée dans ton
texte c’est la surabondance de qualificatifs et d’expressions destinés à
placer l’homme sur un piédestal dont la hauteur ne laisse pas de
m’impressionner. « Plénipotentiaire, Agent transformateur de la Création,
Métanthrope, Etre transconscient,
Etre cosmique, Empereur omnipotent, Pouvoir impérial … » et j’en
passe. Tu n’y vas pas de main morte lorsqu’il s’agit d’exprimer cette
« Volonté de Pouvoir » inhérente à toute forme de vie et qui,
sous ta plume, prends, selon moi, lorsqu’il
s’agit de l’espèce humaine, la démesure de l’hybris.
Après avoir absorbé cette litanie de termes si grandiloquents, ma pensée, un peu terrifiée, s’est immédiatement dirigée vers le Montaigne de mon enfance : ses Essais continuent à me tenir compagnie dans mon âge avancé. Il ne m’a pas fallu trop longtemps pour retrouver sa fameuse phrase sur la « misérable et chétive créature » si éloigné de tes propos. J’avais du mal à la reconnaître. Je ne résiste pas à l’envie de la rappeler : je te suggère de la placer en exergue dans la case que tu as réservée aux documents de référence. Ce passage mérite de rester en permanence sous les yeux de nos frères humains.
La
richesse de ton texte et la complexité de tes arguments suscite en moi un désir
intense de simplification. Je vais tenter de le satisfaire en espérant, tout de
même, jouer mon rôle dans l’animation de notre débat. J’emprunterai deux
directions. Je parlerai d’abord du monde extérieur qui semble exercer sur toi
et à juste titre, une certaine fascination; si bien que tu le considères comme
largement prioritaire. Je passerai ensuite au monde intérieur qui t’apparaît
secondaire puisque tu juges qu’il « vaut mieux chercher à connaître
d’abord l’Univers, avant de … ». Voilà un plan simple qui devrait,
non seulement, m’empêcher de me perdre dans les nuages, mais aussi,
calmer mes angoisses!
Je
commencerai par Descartes que tu cites volontiers. Il semble être reconnu comme
le père de la philosophie moderne. Voilà qui tombe bien ! Il ne fait
aucun doute que son célèbre « Cogito ergo sum » n’a pas manqué
de retenir l’attention de bon nombre de penseurs et même de quidams peu
familiarisés avec les langues étrangères. Mais puisqu’il faut bien
traduire, je choisirai d’interpréter que ce qu’il a écrit en latin par la
phrase française suivante : « Etre est la conséquence de
penser » ; nous constatons d’abord le « penser », nous
en déduisons « l’être » ; l’un vient en premier,
l’autre en découle. Cela paraît être pour lui une chose certaine, tout le
reste demeurant problématique. Dans la chronologie, et dans l’histoire des idées,
vint ensuite, paraît-il, Berkeley
qui enfonça un peu plus profondément le soc de la charrue : il considérerait,
quant à lui, qu’il est faux et même absurde d’attribuer au Monde une
existence en dehors de toute représentation. Puis Kant aurait amplement élargi
le sillon déjà bien tracé.
La
philosophie moderne se serait ainsi progressivement développée et épanouie.
Pourtant, j’ai découvert que Parménide aurait déjà signalé, dans
l’Antiquité, que « Penser et Etre est la même chose ». En
outre, je voudrais aussi réagir en tant que Tortue et surtout en tant
qu’Avatar, non pas d’un homme ( Je pense , en disant cela, au
dernier film à la mode ) mais d’un dieu d’une civilisation dont les hommes
n’ont peut-être pas tiré tous les enseignements souhaitables. En ces temps
glorieux, le Monde réel, véritable « tissu de Maya », était
comparé à un songe dans les textes littéraires particulièrement vénérés.
(Voir
annexe 2 )
Ah !
ces Anciens ! ils se prenaient
parfois pour des Modernes ! Il y a là matière à ironie, considérant que
les penseurs d’aujourd’hui qualifient
leur philosophie de Moderne. De quoi les conduire à un faire preuve
d’un peu plus de modestie.
Quoi
qu’il soit j’ai trouvé que Schopenhauer a fort bien modernisé cette idée
en déclarant péremptoirement : LE MONDE EST MA REPRESENTATION. Voilà
bien une vérité aussi certaine et incontournable que le postulat d’Euclide
de nos vieux livres de géométrie. Je vais retrouver une belle citation que tu
pourras placer dans la case qui lui convient. En fait, je prendrai tout
simplement, et dans le souci d’économiser mon énergie, celle que j’ai
utilisée dans Caravelle UN – Citations 17
(Voir Annexe 3
)
Si
tu acceptais cette vérité, Chère Mandeika, comment pourrais-tu accorder
priorité à notre Monde extérieur qui n’existe, en tant que tel, que dans
ton cerveau ? En effet, une observation élémentaire de la réalité nous
révèle que ce Monde extérieur imprime, tout d’abord, une
sensation au corps; les sens l’interprètent et construisent une image ;
le cerveau associe un mot à cette image ; le mot est ensuite promu au rang
de concept. De la sorte, presque
tous les humains se trouvent projetés du domaine de la connaissance intuitive
à celui de la connaissance abstraite. Le règne de la conscience est inauguré.
Et tu sembles prête, toi, petite grenouille qui, comme moi, n’a jamais quitté
le royaume de l’intuition, de la connaissance immédiate, de l’instinct, à
accorder priorité à cet autre Monde inventé de toutes pièces par les humains
qui n’y accèdent que par le truchement de la conscience, ce médiocre
instrument, ce vulgaire moyen!
Bien
sûr, j’ai déjà attaqué le deuxième volet de ma dissertation. Mais je ne
m’y étendrai pas ; tu l’as bien dit : « nous retrouverons
ce problème tout au long de notre exploration » …Caravelle DEUX. De
plus, nous avons déjà abordé le sujet dans certaines de nos causeries de
l’exploration Caravelle UN (Voir
notamment la Causerie 7). Je voudrais, encore une fois, exprimer toute la
surprise que m’a causée ta réflexion, sans doute provocatrice, selon
laquelle « il vaut mieux chercher à connaître d’abord l’Univers
avant de chercher à se connaître soi-même ». La mise en application générale
d’un tel précepte conduirait inéluctablement l’homme, cette « misérable
et chétive créature », à sa complète destruction. Je gage que peu
d’animaux s’en plaindraient !
Pour
ce qui est de ton désir affirmé de « sortir de la bulle du MOI »
je ne saurais mieux faire que de te proposer de méditer sur ces deux vers du poète
Byron que j’ai déjà cité par ailleurs :
“Are
not the mountains, the waves and the skies, part
Of
me and of my soul, as I of them! ” *
Je
m’y emploie autant que je peux.
Ton
amie Kurma
*(Les
montagnes , les océans et les cieux ne sont-ils pas une partie de moi-même,
une partie de mon âme ? et ne suis-je point, moi aussi, une partie de tout
cela ?