Cher Castor
Je viens de
composer ma réponse à la première intervention si riche et si complexe de notre
amie Mandeika. Tu avais réagi avant moi et je viens juste de prendre
connaissance de tes commentaires. Je
suis ravi que nos chemins se croisent une nouvelle fois, à l’occasion de notre
exploration Caravelle DEUX. Je reconnais bien tes pensées et je les partage en
très grande partie, comme tu peux bien t’en douter
Je me
souviens parfaitement de ton conte du Berger et de Rogoucha. Je n’ai certes pas totalement approuvé, ta
prise de position dans cette émouvante histoire et j’ai refusé de choisir entre
l’un et l’autre des personnages (Causerie
– 11) ; mais, à l’époque, j’avais très bien compris ton message. Peut-être
as-tu compris le mien et mon faible pour la noble attitude du loup d’Alfred de
Vigny (Causerie – 12)?
Quoi qu’il
en soit, si nos pensées divergeaient quelque peu sur ce sujet, je te rejoins
sans réserve aujourd’hui pour dénoncer la vanité humaine et son absence de
modestie. Je partage aussi parfois ton pessimisme et il m’arrive de me demander
s’il n’est pas déjà trop tard et si le degré de la folie de l’homme n’a pas atteint un point de non retour. Puis
l’optimisme renaît et je me dis que le progrès n’est pas uniforme; il est
parfois interrompu par des mouvements de régression sans doute inévitables à
l’intérieur d’un gigantesque processus dont le déroulement reste
incompréhensible et hors de portée des médiocres capacités de la raison
humaine.
Il serait
certainement opportun que l’homme soit maintenu sur ce que tu appelles « la divine route de la
raison » mais il faut bien constater que si la raison est partagée par
tous, le bon jugement ne l’est que par quelques-uns. Cela explique pourquoi les
hommes vivent presque tous dans les illusions. Cependant ne perdons pas le fil
de notre seconde exploration et essayons d’esquisser quelques réponses à la
grande question de notre chère amie Mandeika: « Quels progrès
espérer de nos frères humains ? »
Je viens de
tomber sur un beau texte que constituent à mon sens une magnifique réponse. Je
ne suis pas sûr d’en saisir toute la portée. C’est la raison pour laquelle je
demande à Mandeika de la placer dans la case d’en face, afin que ceux qui le
désire en fassent l’objet de leur rumination et, pourquoi pas, de leurs commentaires. J’apprécierai un peu
plus de lumière et, en cela aussi, nous pouvons sans doute nous entraider.
J’aime à
penser, en lisant ce texte de Nietzsche, que nos conversations animalières, contribuent
– d’une manière infime certes – à faire
circuler « cette sève nécessaire à la nutrition de l’ensemble et du
particulier » ; en fait , je n’en doute même pas : nos
explorations sont UTILES.
Amicalement,
Kurma
Annexe 1
L’arbre
de l’humanité et la raison –
Ce qu’avec
une sénile myopie vous craignez, comme un surcroît de population sur la terre,
met entre les mains de ceux qui ont plus d’espoir que nous, une tâche
grandiose: il faut que l’humanité soit un jour un arbre qui ombragera la terre
tout entière, avec plusieurs milliards de fleurs qui toutes deviendront des
fruits; c’est pourquoi il faut dès maintenant préparer la terre à nourrir cet
arbre. Augmenter la sève et la force qui hâtera le développement maintenant
encore minime, faire circuler en d’innombrables canaux cette sève
nécessaire à la nutrition de l’ensemble et du particulier – de telles tâches ou
de tâches semblables on peut déduire la
mesure pour apprécier si un homme d’aujourd’hui est utile ou inutile.
La tâche est
sans limites, grandiose et téméraire: nous voulons tous y participer afin que
l’arbre ne pourrisse pas avant le temps! L’esprit historique réussira peut-être
à se figurer, en imagination, l’être humain et l’activité humaine, semblables,
dans l’ensemble du temps, à l’organisation des fourmis, à une fourmilière
ingénieusement édifiée. A la juger superficiellement, toute l’humanité nous apparaît régie par l’instinct, comme
l’organisation des fourmis. Mais après un examen sévère, nous remarquons que
des peuples tout entiers, se sont efforcés pendant des siècles, à découvrir et à
mettre à l’épreuve des moyens nouveaux, par quoi l’on peut faire du bien à
la grande collectivité humaine et enfin au grand arbre fruitier de l’humanité;
et, quel que soit le dommage causé pendant ces essais aux individus, aux
peuples et aux époques, il y aura toujours des individus qui y auront gagné de
la sagesse, et cette sagesse se répandra lentement sur des mesures que
prendront des époques et des peuples tout entiers.
Les fourmis
elles aussi errent et se trompent; l’humanité peut fort bien périr et se
dessécher avant le temps, par la folie des moyens; il n’y a ni pour l’une ni pour les autres un sûr
instinct conducteur. Il nous faut, bien au contraire, envisager face à face
cette tâche grandiose qui consiste à préparer la terre pour recevoir une plante
de la plus grande et de la plus joyeuse fécondité, et c’est une tâche de la
raison pour la raison.
NIETZSCHE –
Voyageur et son ombre - 189